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Une journée chez nous

26 mai 2020

Lorsque je me suis levé ce matin-là, je n'avais pas de programme précis pour la journée. Le vent était léger du Sud et c’était une journée sans nuages. Le temps d’une eau citronnée et d’un café, j’ai décidé d’aller faire un tour de vélo. Je suis passé par le club et, quand je suis entré sur la route de terre qui y mène, j’ai croisé la navette qui se rendait vers le site de décollage. Dès que j’ai aperçu les pilotes en quête de kilomètres à bord, j’ai compris que j’étais en retard. J’ai immédiatement fait demi-tour et je me suis dépêché de retourner chez moi pour prendre mon équipement et monter à bord de la prochaine navette. Dans l’intervalle, j’ai eu la change de pouvoir trouver quelqu’un pour me récupérer (merci Roger!) et j’ai essayé de me préparer mentalement.

Une semaine plus tôt, un autre pilote m’avait taquiné en me disant : « Ton problème, c’est que tu n’aimes pas voler ». Cette phrase a résonné en moi et m’a fait réfléchir. Il avait raison : je volais habituellement comme une fusée dans le ciel, mais je ne restais pas en vol assez longtemps pour parcourir de longues distances. J’avais commencé à réaliser cette situation depuis environ deux ans, et c’est une des raisons qui m’a récemment fait passer d’une aile Wills T2C144 à une aile Moyes Lifespeed RX5 : une aile qui refuse tout simplement de descendre.

Aussi, mon parrain (qui, comme mon père, fait du deltaplane depuis plus de 40 ans) et moi en avions parlé. Même si je rêve depuis si longtemps de battre le record du Québec et de Yamaska qui tient depuis 30 ans, tout ce que je veux en fin de compte est de profiter de ma journée, profiter de chaque moment, m’en imprégner et m’adapter aux conditions de vol.

Cette semaine-là, mes deux vols précédents avaient été de vraies montagnes russes. Plus de 100 km chaque fois, en vol pendant des heures dans des conditions assez difficiles, des récupérations à basse altitude, mais en demeurant concentré. Un bon entraînement. Les deux fois, j’ai presque pris des risques non nécessaires. D’abord, en traversant une forêt de 30 km à basse altitude, puis en traversant le très large fleuve Saint-Laurent à la fois à basse altitude et en fin de journée. Dans les deux cas, j’ai été raisonnable et j’ai décidé d’atterrir, question de pouvoir raconter mon histoire. C’est le troisième vol de cette semaine-là qui a rapporté gros.

Une fois sur le site de décollage du côté Sud, je me suis dépêché de me préparer : tous les meilleurs pilotes avaient déjà décollé, et il était passé 12 h 30.

Dès que j'ai eu suffisamment d’altitude, j'ai commencé à planer. Je voyais quelques cumulus qui se formaient au loin et je voulais les rattraper. Mais étonnamment, même si le vent était d’environ 25 km/h, des thermiques apparaissaient du côté sous le vent des nuages, ce qui rendait la situation complexe. Rapidement, je me suis retrouvé à basse altitude. J’ai fini par remonter en trouvant des courants épars et je me suis efforcé de rester haut. Je virais dans chaque courant ascendant que je pouvais trouver. Rapidement, et parce que la dérive était si forte, j’étais déjà à 100 km du site de décollage.

Les conditions ne s’étaient pas améliorées. J’étais bas et il était presque 16 heures. Sans lâcher prise, j’ai fini par trouver des courants ascendants corrects et j’ai fini par grimper jusqu’à 1800 m. J’ai eu des frissons en constatant que les pilotes que je voulais rattraper m’avaient rejoint dans cette montée. Ça m’a donné un deuxième souffle. Lorsque j’ai atteint la base des nuages, je n’ai pas pu les attendre et j'ai commencé à planer. Lors de toutes les tentatives précédentes dans cette direction, je me retrouvais toujours à atterrir pendant le tronçon suivant : le vent avait tendance à se lever et à défaire les courants ascendants.

Je me suis encore retrouvé bas et à l’ombre. Miraculeusement, j’ai trouvé un faible courant ascendant et je me suis dit que je devrais le suivre. Étonnamment, et après avoir traversé une vallée entière, je me suis retrouvé à 2000 m. Je me suis dit que ce serait sûrement mon tronçon de plané final : je vais réussir, je vais parvenir à traverser cette rivière qui avait toujours été hors de portée et enfin battre le record.

C’était une vraie jouissance. Je n’arrivais pas à y croire. J’étais en extase.

Mais ce n’était pas terminé! Le soleil a percé les nuages au-dessus de la rivière et je me suis mis à remonter, juste à l’extérieur de l’espace aérien contrôlé, mais en direction de ce dernier. J’ai eu la chance de réussir (grâce à Xctrack) à manœuvrer de manière à l’éviter. À ma grande stupéfaction, j’étais revenu à 2000 m. Je me suis ensuite placé en vent de travers, en planant vers le Nord, en espérant demeurer à proximité de sites d’atterrissage adéquats.

Il était 18 h 30 et j’ai finalement atterri juste à l’extérieur de Saint-Lazare-de-Bellechasse, dépassé Québec. J’avais parcouru 217 km en 5 h 40.

Ce n’est pas facile de faire de longs vols dans notre région. Nous décollons bas dans une vallée, où l’air est chaud et stable, et à mesure que nous parcourons le plateau vers l’Est, les conditions ont tendance à s’améliorer et la base des nuages, à monter. Mais une fois là-bas, les forêts sans fin, les lacs et les vents variables rendent souvent le vol assez difficile (sans parler de l'effet du Saint-Laurent et des Appalaches sur la météo...). Il n'y a pas de lignes droites et on a parfois l’impression de traverser différents pays tellement la météo change au fil du vol. À l'endroit où je me suis posé, les fermiers sont 2 à 3 semaines en retard par rapport à la zone d’où j’ai décollé (il y avait encore du gel au sol la nuit!). Les deux pilotes avec qui j'ai volé ce jour-là tentaient de battre ce record de 200 km depuis des années, et ils ont chacun été titulaires du record de parapente pour une distance d’environ 180 km. Ils ont réussi à parcourir 140 km ce jour-là. Le jour suivant, les conditions étaient magnifiques encore une fois, et je suis retourné voler. J’ai atterri à Frampton, tout juste au-delà de la marque des 200 km, à 15 km de là où je m’étais posé la veille.

En 4 vols sur une période de 6 jours, j’ai volé presque 20 heures et parcouru près de 700 km.

Ce n'est pas les Alpes ni les Rocheuses, ce n'est pas le Brésil ni l’Australie, mais c'est chez nous. Et il n’y a rien comme être chez nous.

Publié: Juin 17, 2020

Jun 20 2020   Haut Haut